Abigail Assor

  • « Il y avait l'odeur des brochettes, les gars des tables Coca-Cola qui la sifflaient : t'es belle petite, le bruit sur le terrain d'en face avec les chants du Raja, l'équipe de foot de Casa ; il y avait le vent frais de janvier, le tintement des canettes qui s'entrechoquaient, les insultes, les crachats ; et il y avait Driss, là, sur le côté. Elle le voyait, géant sur ses jambes courtes, une main tranquille sur l'épaule du flic, et l'autre fouillant sa poche pour lui glisser un petit billet de cent, sa bouche lançant quelques blagues entendues, un clin d'oeil de temps en temps ; et le flic en face souriait, attrapait le billet, donnait à Driss une tape dans le dos, allez, prends une merguez, Sidi, ça me fait plaisir. Driss, le géant au milieu des pauvres, Driss le géant qu'elle venait d'embrasser, pensait Sarah ; avec son fric, il n'y aurait plus jamais de flic, plus jamais de lois - ce serait eux deux, la loi. » Années 1990, Casablanca. Sarah n'a rien et à la sortie du lycée, elle rencontre Driss, qui a tout ; elle décide de le séduire, elle veut l'épouser. Sa course vers lui, c'est un chemin à travers Casa et ses tensions : les riches qui prennent toute la place, les joints fumés au bord de leurs piscines, les prostituées qui avortent dans des arrière-boutiques, les murmures faussement scandalisés, les petites bonnes harcelées, et l'envie d'aller ailleurs. Mais ailleurs, c'est loin.

  • "Le rôle de l'éditeur est de faire découvrir de nouvelles voix romanesques. Il est parfois difficile de les entendre, soit parce qu'elles sont loin des codes de lecture, soit parce qu'elles sont trop ténues. Un nouveau roman, c'est la promesse d'entrer dans un nouvel imaginaire et d'être porté par une écriture, un style singulier.
    Les cinq premiers romans que notre comité de lecture a choisi de publier en cette rentrée littéraire de l'année 2021 sont tous des oeuvres de caractère, différentes les unes des autres. À l'heure des barrières sanitaires, la lecture nous est nécessaire pour éviter le repli sur soi. Plus que jamais, comme le disait Simone de Beauvoir, le roman est dans la solitude ou le désarroi « l'un des hauts moyens de communication ».
    Mais ce dont témoignent ces cinq beaux textes c'est à quel point le roman est un art du présent. Milan Kundera, à qui il est justement rendu hommage dans l'une de ces oeuvres, l'a fort bien exprimé : la raison d'être du roman est de tenir « le monde en vie sous un éclairage continuel », qui nous protège contre « l'oubli de l'être ».
    Tout est dit, le rôle des auteurs est bien de nous rendre compte de nos existences à travers notre temps présent ou passé dans la tension de l'écriture et le bonheur que celle-ci peut nous apporter."
    Antoine Gallimard

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