Raymond Escomel

  • C'est une époque où rien n'est rêve, rien n'est vrai.
    Une époque d'ombres passantes, de voix venant vous recommander de rester là, entre deux eaux, de ne rien précipiter. Au-delà, rien qu'un soupçon de vie au grand jour, une promesse d'avenues bordées de tilleuls, et l'inquiétude encore, à peine un trait de brume. Peut-être la vie se dressant debout devant une porte, avec à l'envers un sol couvert de neige. Peut-être plus tard un oiseau venant poser son cou contre le vôtre, et une aubade s'élevant dans les branches.
    Le jour serait alors une clé s'ouvrant, comme une boîte à musique, la tête paisiblement posée sur un parterre de bruyère.

  • Le projet artistique de Raymond Escomel s'établit sur une rêverie et sur une transformation du réel. Son voyage en Orient passe par les lieux mythiques de la route de la Soie, de Venise à Istanbul. Son intention n'est pas documentaire, il offre plutôt une réflexion sur le temps du voyage. La longueur du temps de pose coïncide avec une sorte de lenteur orientale. Les photos témoignent de cette fusion.
    Elles s'insèrent dans une suite au sens musical mais chacune d'elles peut composer un tableau, une oeuvre en soi. La magie du bougé, du filé, la rhétorique du flou proposent une vision cinétique d'une grande fluidité. Sylvain Venayre, historien du voyage, est invité dans ce livre en contrepoint. Il s'intéresse ici à la pratique de la photographie en voyage et au voyage en photographies. Son texte soulève cette question à partir de l'expérience d'un voyage ensemble en Orient de Maxime Du Camp et de Gustave Flaubert en 1849.
    Dans les premiers temps de la photographie, la question du statut du nouveau medium comme art était posée : simple servante des arts ou art en tant que tel ? quelle application peut-on en faire dans le cadre du voyage et de l'observation ? quels sont ses rapports avec la littérature de voyage ? L'enjeu de la " recherche d'images " (Chateaubriand) pour rapporter le monde est débattu entre écrivains, peintres et artistes à cette époque : rapportées par le " regard écrit " (Lamartine) ou reproduites grâce à la photographique dans des livres illustrés ? La leçon d'Orient de Raymond Escomel et de Sylvain Venayre nous invite à voir autrement quand nous sommes nous-mêmes en situation de voyage.
    Après son premier livre aux éditions Créaphis, Saurais-je me souvenir de tout ?, le photographe affirme un style original et ses photographies s'inscrivent dans un même rapport à la mémoire.

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  • Nos Italies Nouv.

    L'historien Gilles Bertrand revisite de manière originale le sujet classique du « Tour d'Italie ». Son essai déplace la question de la contemplation de paysages vers une étude attentive des multiples détours et retours que l'on peut y faire, avec toute l'épaisseur active des sédimentations de la mémoire : voyages mobiles et immobiles parmi les images physiques et mentales, expériences de pensée, souvenirs à demi-effacés confinant au rêve, épisodes historiques ayant marqué les mémoires individuelles et collectives. Le chercheur quitte ainsi le seul domaine de l'archive ou du matériau littéraire pour aborder les témoignages de perceptions, les replis de soi où affleurent les histoires personnelles, les attentes déçues, les espoirs trahis, les souvenirs sublimés. Il s'intéresse donc aux images circulées, voyagées, perçues et remémorées - et non seulement au contenu des représentations. La matérialité des supports, de la carte postale au tableau filmé, du plan de ville à la géographie des guides touristiques, est ici étudiée sous l'angle des usages et de la perception, ce qui conduit parfois à esquisser une contre-image, une image floue, voire une non-image.
    En consacrant ce texte aux relations complexes entre l'ensemble ouvert de ces images actives et la tradition sans cesse revisitée et remaniée du récit de voyage en Italie, Gilles Bertrand observe donc les réceptions et les pratiques - y compris les siennes propres.
    Prenant souvent appui sur les photographies de Raymond Escomel qui l'accompagne dans cette aventure, son texte interroge de manière précise, et en partie critique, l'étonnant cumul des représentations dont la péninsule italienne a fait l'objet. Son enquête transversale examine les usages individuels de l'espace et du temps, mais aussi de l'écriture et de l'énonciation. C'est dans le détail des activités du voyageur, au contact des lieux et de leur matérialité et à différentes échelles (état des routes, de l'architecture, de la forme des villes et des paysages, si variés, de chaque région) que se constate la force de déplacement et de mise en perspective qui continue de singulariser le « voyage d'Italie ».
    Les images de Raymond Escomel se déplient au fil d'un itinéraire mi réel, mi rêvé. Bousculant les codes iconologiques convenus d'une représentation trop évidente des paysages, des monuments et des attitudes, la suite photographique des quarante images propose un contrepoint à la perception et au souvenir du voyage. Elle traduit et révèle une vision en cours, avec du mouvement, des oscillations, des profondeurs que leur lecture invite à continuer, à mettre au point par delà la buée propre à une certaine myopie de la mémoire. D'un autre côté ces mêmes images, sitôt stabilisées, prennent position et s'affirment aussi comme des tableaux monochromes.
    L'ouvrage apporte ainsi une contribution importante à l'histoire concrète des pratiques du voyage et du tourisme, mais aussi à la connaissance des sensibilités, des représentations du territoire et de l'expérience vécue des paysages.

    À paraître
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