Fario

  • Campagne perdue

    Gustave Roud

    • Fario
    • 22 Octobre 2020

    Dans ces textes qu'il date de 1919 à 1969, Gustave Roud marche, hante tout autant qu'il l'explore le paysage ouvert dans les collines du Haut-Jorat qu'il aura arpentées toute sa vie. Parfois proches du Journal, ces notes très écrites, d'où émerge parfois un poème, parcourent les lieux et les gestes d'un monde rural que Roud a côtoyé, dont il était issu et qui aura constitué peut-être sa vraie famille. C'est d'ailleurs à ces « amis laboureurs » qu'il dédie ce livre écrit au long d'un demi siècle : « le temps, précise-t-il, pour l'ancien monde paysan de n'être plus ». La fureur des moteurs et des foules a élargi les routes, rompu la vieille harmonie, ruiné le visage encore paisible de ce monde.
    Nulle exaltation d'une étroite possession de la terre, ici, mais plutôt le questionnement infini de ces signes promis aux sens et au coeur : le chant d'un oiseau, « sa détresse ou son délire », l'éclosion d'une fleur « dans l'absolu de son être », le ruissellement d'une eau dans la lumière ou celui des étoiles au fond de notre nuit. Les manières des hommes, leurs travaux réguliers, l'accord toujours renouvelé de ces vies avec les saisons, ces existences « soumises au rythme le plus noble et le plus strict », Roud a tenté de les approcher en humble vagabond qu'il était, puis en poète de les sauver.

  • Entre les écrits du délire, témoignages de la souffrance et de l'épouvante, et les égarements passagers des hommes raisonnables, on aimerait que subsiste une frontière. Ces « textes sans sépulture », recueillis dans des revues médicales de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, montrent qu'il n'en est rien et qu'il faut renoncer à toute limite rassurante.
    Si leur lecture ne laisse jamais oublier le combat avec les monstres du corps et de l'esprit, ils restent souvent d'une beauté sidérante. Cette beauté, comme l'anonymat de leurs auteurs, indubitablement, dérange.
    Ils possèdent sans conteste une qualité littéraire sans qu'on puisse précisément dire de quel art de ou de quelle transgression ils procèdent. Mais n'est-ce pas là le trait premier de toute écriture qui vaille ?
    La plupart des écrits rassemblés ici proviennent d'observations psychiatriques publiées entre 1850 et 1930. Ces deux dates ne sont pas indifférentes. La première correspond au début de l'intérêt des cliniciens pour ce qu'ils nomment, en consignant ses discours, « la folie raisonnante », la seconde marque la fin des observations précises incluant, lorsqu'ils existent, les écrits des patients eux-mêmes.
    Ces textes se passent de tout commentaire. Ils sont ici livrés tels quels et ne sont accompagnés ni d'une anamnèse ni d'une description nosologique de leurs auteurs. Pas davantage d'une analyse qui risquerait, au demeurant, d'être une explication tronquée, injuste et arbitraire.

  • L'apport remarquable de cet ouvrage tient également à un regroupement non chronologique du corpus freudien, remplacé par un classement thématique en quatre parties qui redessine les grandes lignes de force de la théorie et de la clinique freudienne. Et de ce fait permet à des textes de dialoguer ou de résonner à travers les décennies.

  • François est le prénom d'un frère imaginaire. Un frère aîné, dont la présence tutélaire aurait permis à Pierre Bergounioux de recoudre les lambeaux épars d'une insondable origine. François est celui qui aurait su. Qui aurait été le témoin des derniers feux d'une histoire familiale déchiquetée par les deux guerres qui se sont succédées dans la première moitié du vingtième siècle.
    Si les accidents géologiques, et géographiques, disposent sans ménagements de l'âme des êtres auxquels ils ont échu, ces opérations ne s'accomplissent que dans le temps, celui de l'histoire collective. Pour comprendre l'absence au monde d'un père, prendre la mesure de sa mélancolie, il a manqué à Pierre Bergounioux les quelques repères qui lui auraient permis de retisser les liens, de saisir le double enfermement où il a, dès l'abord, résidé : celui d'une province enclavée, sans réel contact avec les confins radieux des plateaux calcaires et ensoleillés du Quercy, entraperçus au sud du Limousin, d'une part, celui du mutisme radical d'un paternel que la présence d'un fils n'a jamais pu ranimer, d'autre part. C'est donc dans les limbes que ce livre profond et émouvant se faufile, à travers les linéaments d'une ascendance tenue comme au secret et qu'il lui a fallu reconstituer à partir de quelques fragments minuscules pour continuer à vivre, à penser, à s'émouvoir, à la suite d'un homme qui y avait renoncé.

  • Hannah Arendt et Anders ont été brièvement mariés avant que de se séparer dans l'exil et les cheminements intellectuels distincts, séparés. Mais il semblait jusqu'ici que ces chemins ne s'étaient plus jamais croisés, et qu'une distance s'était instaurée. Ce livre, paru l'année dernière en Allemagne, constitue de ce certain point de vue une révélation : tout au long de plusieurs décennies, de 1933 à 1975 l'un et l'autre n'ont jamais cessé de s'écrire, d'évaluer mutuellement leurs avancées ou leurs difficultés à être, à écrire, à penser, et dans l'épreuve, de se soutenir.
    Cette correspondance s'étend sur deux périodes distinctes :
    1939-1941 : années d'exil avec des lettres d'Arendt depuis le Sud de la France puis les Etats-Unis, témoignant de son errance avant de pouvoir embarquer, via le Portugal, vers New-York, puis de son installation dans cette ville avec son mari et sa mère, de la reprise de l'écriture pour l'un et l'autre, des multiples engagements et démarches pour sauver ou accueillir les proches fuyant le nazisme.
    1955-1975 : années du retour en Europe pour Anders et de l'installation définitive aux États-Unis pour Arendt, les derniers échanges se poursuivant jusqu'à la mort de celle-ci en décembre 1975. L'un des fils rouges de ces lettres est la question des retrouvailles impossibles : maints plans pour se retrouver dans une ville européenne à l'occasion d'une conférence ou d'un voyage sont ainsi échafaudés et finalement échouent. Mais l'un et l'autre demeurent très attentifs à leurs travaux et livres respectifs et les lettres laissent entrevoir des échanges téléphoniques. Hannah Arendt meurt avant que le projet de rencontre puisse aboutir, cette « impossible rencontre » venant peut-être métaphoriser l'écart maintenu de part et d'autre, au delà d'une reconnaissance mutuelle et d'une sorte de familière et évidente disputatio entre leurs oeuvres.
    Ce volume contient également des textes écrits en commun ou que l'on pourrait dire «croisés» :
    Un texte sur les Élégies de Duino de Rilke signé conjointement; deux textes écrits séparément mais simultanément et en écho l'un à l'autre sur un ouvrage de Karl Mannheim, Idéologie et Utopie, ainsi que deux poèmes sur Walter Benjamin.
    Après un robuste appareil de notes qui constitue une source d'informations très riche sur le milieu des émigrés allemands ou les cercles intellectuels proches des deux correspondants, l'ouvrage est conclu par une remarquable étude de Kerstin Putz.

  • Découvrez L'obsolescence de l'homme - Tome 2, Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle, le livre de Günther Anders. "Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes." C.A.

  • Pour un public poétiquement éclairé, le nom de Jacques Réda présente au moins deux caractéristiques : c'est peut-être l'un des rares de notre temps qui puisse être cité aux côtés de ceux de La Fontaine, de Vigny ou d'Apollinaire sans produire l'impression gênante d'une inégalité d'échelle. Et d'autre part, c'est celui de l'auteur d'une très récente histoire du vers français dans laquelle, par une distraction probable d'historien, ne figure justement pas le nom de Jacques Réda. L'objectif de l'Entretien avec Monsieur Texte était de réparer cet oubli en interrogeant le poète sur son art du vers, ajoutant ainsi un chapitre à une histoire qui pouvait lui sembler s'être achevée avant son oeuvre.
    Comme il s'agit aussi d'une causerie entre deux amis, le lecteur en apprendra non moins sur les vers de Jacques Réda que sur les circonstances intimes ou historiques qui déterminèrent sa vocation, sur l'importance cosmique de la poésie et du langage, sur la quasi-divinité du Rythme et sur les relations occultes entre la mécanique des fluides et les big-bands de la Nouvelle-Orléans.
    Peu à peu, le sujet profond de l'entretien se dévoile, en forme d'invité-surprise : ce Monsieur Texte, qui n'est pas une doublure pompeuse de Jacques Réda, mais bien l'incarnation de toute langue et de toute littérature dont tout écrivain et tout être parlant, quelles que soient ses propres chances, doit nécessairement partager le sort. Au terme d'une vingtaine de lettres, le poète demeure seul face à ce grand personnage. Non pour un duel : pour une danse.

  • Il y a ce que l'on constate, ces pôles qui fondent et ces vents d'une violence inconnue, cette vie dont le nombre des espèces si rapidement s'amenuise, ces foules sans horizon et sans boussole, ces eaux qui montent, ces contaminations, ces embrasements inquiétants un peu partout. Il y a également ce qu'on peut lire, lorsque 15 000 scientifiques de toutes disciplines s'alarment et lancent ensemble un rappel de ce qu'il n'y en a plus pour longtemps à continuer à ce train, et que passé un certain seuil il sera trop tard. (Comme si le seuil n'était pas déjà loin derrière nous.) Et puis tout continue comme si de rien n'était : l'existence confortable administrée et sous vidéosurveillance, l'abreuvement continu au flux des divertissements dispensés par les fermes de serveurs et à celui des idioties récréatives du réseau, l'épanouissement béat de la mondialisation heureuse, son indifférence à tout ce qui n'est pas son propre miroir, la conviction qu'elle entraîne de sa perfection, de son progrès inévitable, de ses roues bien huilées.
    C'est cette inertie, ce déni de réalité, ce défaut majeur d'attention, cette indignité morale aussi, qu'examine ce livre, comme si l'humanité suivait un cours écrit ailleurs, ayant manqué le signal des quelques bifurcations qu'il lui aurait été loisible d'emprunter.
    Non sans préserver les traces, photographiques ou pensives, de ce qui nous fut laissé en legs, parmi les ruelles à peu près désertes d'un vieux bourg de province où subsistent, entre les pavés disjoints, quelques unes de ces herbes que l'on dit folles - sans doute parce qu'elles n'avaient pas été prévues dans les calculs.

  • L' oeuvre de chair ; Paul Rebeyrolle, la peinture et la vie Nouv.

    Dans un siècle qui a voué aux gémonies la sensibilité, et surtout ce qu'elle doit aux sens - tant les lois du marché imposent le contrôle réfléchi des consciences et des corps, la peinture de Paul Rebeyrolle constitue une insoumission. Sa violence, son exubérance, sa cruauté, ses débordements hors du cadre de l'asepsie généralisée nous atteignent : comment demeurer spectateurs, placides, comment ne pas être incorporé à « cet univers d'étreintes et de clameurs, de cris, d'oedèmes ou de tripailles jetées sur la toile, la vie dont elle procède, qu'elle montre torturée pourtant, dépecée, veule mais irréductible [...] ». Les corps meurtris, les corps malades, les paysages vomissant leurs éléments, la sauvagerie qui l'habite, tout concours à faire de cette oeuvre, loin des défigurations glacées ou perverses d'un Bacon, une sorte de résistance, sans lendemains lyriques mais terriblement humaine, vivante.
    « La peinture ignore la satiété » écrit Lionel Bourg à propos de Rebeyrolle, de son geste, de son appétit de la matière, la matière des corps et celle de l'esprit. Ce texte ne prétend pas circonscrire cet insatiable. Mais par des entrées multiples, biographiques, esthétiques, politiques, il se penche sur les moments féconds de l'artiste, sur tel ou tel tableau, sur sa fidélité à un autre inclassable rebelle, Georges Guingouin, sur son rapport à l'abstraction, estimée mais tenue à distance, pour former un portrait fulgurant. Il permet au lecteur d'accorder à l'oeuvre toute l'attention qu'elle mérite.

  • Sur Pierre Michon

    Jean-Claude Pinson

    • Fario
    • 6 Mars 2020

    Ce livre du poète Jean-Claude Pinson propose trois études essentielles sur Pierre Michon. Écrites par un philosophe spécialiste d'esthétique, elles éclairent l'oeuvre de l'auteur de Rimbaud le fils, y dessinent des chemins, sans pourtant l'éblouir ou la crucifier. En abordant successivement la question du sacré chez Michon (à partir de Bataille), celle de l'amour (en référence à Barthes), et enfin en étudiant le lien qui unit Michon et Antonin Artaud, massacreur et grand thuriféraire de la langue-mère.

  • Ce livre instaure un débat, dans la société allemande des années 80, autour du pacifisme et de la lutte contre la nucléarisation du monde. S'il s'inscrit dans l'après Tchernobyl, ses conclusions, l'impossibilité de ne pas recourir à la violence comme légitime défense, dépassent de loin le cadre de sa publication initiale.
    Qu'il s'agisse de Fukushima, qui est une réalité et non un symbole, ou de tout autre projet destructeur en provenance de l'industrie et de l'État réunis en consortium, ces pages sont d'une indéniable actualité.
    Le livre intègre toutes sortes d'objections et de contributions adressées à Günther Anders lors de la parution d'un premier article. Il est également constitué d'entretiens, réels ou fictifs, dans lesquels on découvre un Anders politique, non seulement un critique radical de l'État mais aussi un auteur capable de provoquer une société entière pour l'inviter à réagir.
    Il s'inscrit dans la suite de Hiroshima est partout, de La Menace nucléaire et ce titre, il vient heureusement compléter les textes déjà traduits en français et introduire en France les termes d'une discussion qui n'y a guère été menée.

  • « Sur la pointe des quatre mille mètres, l'homme des glaciers sublimes, confondant la grandeur et le nombre, s'émerveille bonnement du dédale de sommets qui l'entourent. » S'ouvrant sur une ironique adresse à Ramuz et aux conquérants des cimes et des sommets alpins, tirant gloire ou ravissement éphémères de leurs exploits, Gustave Roud plaide ici pour une expérience de la marche en apparence plus modeste mais combien plus profonde. Le poète fut, en effet, un grand arpenteur des collines du pays vaudois, marcheur nocturne souvent, rendant visite à un ami ou errant sans prétexte ni but. Nombre de ses textes et poèmes sont sans doute nés de ces divagations. Examinant, à sa façon délicate, divers aspects constitutifs du voyage - la solitude, le rythme, les noms de villages, les étoiles, les chambres -, Roud ne s'y arrête que pour décliner la singularité de son aventure : car la marche, si elle implique le corps et sa fatigue, faisant même de celle-ci une alliée, est pour lui une voie spirituelle. Une fuite, une rupture, un oubli, un grand saut hors de la linéarité du temps et de l'architecture de l'espace : il s'agit avant tout de se perdre, de voir se décomposer le monde autour de soi, de devenir le fantôme de ce monde, d'en être expulsé, chassé, pour le faire naître à nouveau dans l'intemporel, dans les mirages de l'esprit et dans les miracles du coeur, au seul rythme de ses pas, au seul diapason de sa joie.
    La marche est l'autre nom de la solitude.

  • L'écriture intime, voire secrète, sans projet éditorial, exerce une fascination étrange lorsqu'il est donné, par hasard, à l'éditeur puis au lecteur d'y accéder : fascination tendue entre exhumation impudique et sentiment d'épiphanie.
    Deux carnets et quelques feuillets détachés, écrits à la fin des années soixante ou au début des années soixante-dix et récemment ouverts par des proches, sont la source du livre que nous publions aujourd'hui.
    De leur auteur, Madeleine Barthes, nous ne saurons rien ou presque, nous n'avons rien à savoir. Née en 1924, disparue en1977, son adolescence fut marquée par la guerre. Elle exerça un temps, à la libération, comme professeur de lettres et d'histoire dans une institution pour jeunes filles, Le Refuge, puis plus tard dans « le ghetto des C.E.T. ». Mais c'est bien des années après que ces notes furent conçues, comme arrachées soigneusement, par fragments, par bribes, à l'obscurité de la mémoire. Elles sont ici recueillies et classées, si l'on peut dire, en quatre parties intitulées successivement : Les Choses. Les noms des lieux - Les saisons secrètes - Le Refuge - Notes d'un voyage en Sicile.
    À peine d'histoire dans ces pages, seul l'éclair d'une date ou d'un portrait parfois donne un repère, suggère une situation collective. De rares événements saillants n'articulent pas vraiment un récit. Non, ce qui afflue ici, on le comprend à la lecture, vient, pêle-mêle, tout autant de l'enfance que de la vie d'une jeune adulte, et il s'agit au fond de l'apparition d'un monde. Visions, sensations, parfums, lumières, silhouettes.
    Dans une simplicité et une pureté de transcription qui donnent sans doute toute leur valeur à ces pages. On parlerait volontiers ici d'écriture pauvre, si l'on veut bien considérer cette pauvreté comme un luxe et une rigueur. Elle confère à ces lignes éparses une dignité qui serait celle de la poésie.
    Mais ce qui ajoute aussi une lueur inquiète à la discrète aura miraculeuse de ces pages, c'est le fait que le paysage d'âme et de monde qu'elles découvrent a disparu, on le sent, irrémédiablement : ruelles désoeuvrées, jardins solitaires, joies et énigmes de la lumière, des fleurs, des visages. Gestes et métiers intelligibles. Coulées de temps imprécis, flottant sur des horizons familiers. Instants figés, parenthèses dans le coeur et dans le ciel où vibrent encore des chants d'oiseaux.

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  • Comme on s'informe des moeurs et usages d'une colonie animale en observant à bonne distance ses foyers d'attroupement, ses circulations saisonnières, ses activités significatives, il est indispensable d'examiner l'actuel mode de la civilisation humaine et l'esprit qui l'anime en tâchant de se projeter, autant que possible, en dehors ou au-delà de ce « Dôme » d'ondes électromagnétiques qui la retient captive (à plus de sept milliards se gênant d'être entassés là sans issue). Et tout autant d'essayer de saisir ce qui se tient comme pensées et sensations frustres derrière l'expression neurasthénique de ceux que l'Âge numérique a assujetti à ses écrans.
    Des observations, des relevés sur le motif ou encore des sondages pensifs dans ce qui subsiste d'âme ont été recueillis au cours des années 2011 à 2015 du calendrier grégorien.
    Quelques saisons après la publication de La Vie sur Terre donc, au cours desquelles le bruit de cataracte au loin s'est amplifié sensiblement au milieu des crues et dévastations physicochimiques, des foules déplacées au gré des pénuries et massacres, des frustrations exacerbées, des pandémies et de la peur qu'elles entretiennent sous l'oeil des engins aéronautiques et des caméras de surveillance un peu partout.
    Un défaut généralisé d'attention à tout ce que l'opulence offre à ses victimes, les substances psychostimulantes et la pornographie comme exutoire, la mise à l'index de la nostalgie ou le dégoût des impressions obscures qui affleurent sous le vernis de l'excitation intensive sont devenues l'apanage de ces Nibelungen des temps de la fin, prêts à se jeter, entraînant avec eux tout l'or de la vie, dans les brasiers de la dernière techno-party mondiale où ils seront les figurants.

  • Ce volume est constitué de textes, réunis par Anders en 1984, portant sur l'art et la littérature. Ce sont des textes de différentes époques (le plus ancien, l'étude consacrée à Berlin Alexanderplatz, date de 1931, le plus récent, une étude des 87 paraboles de Brecht regroupées sous le titre Les Histoires de Monsieur Keuner, date de 1979) mais renvoyant tous à des écrivains et artistes représentant une certaine modernité littéraire et artistique. Cette modernité, Anders ne se contente pas de souligner les ruptures formelles qui la caractérisent. Ces oeuvres ne sont pas pour lui des objets contingents. L'étude consacrée à Berlin Alexanderplatz est autant une contribution à l'anthropologie philosophique qu'une étude littéraire et contient déjà des éléments du premier tome de L'Obsolescence de l'homme ; l'étude consacrée aux paraboles de Brecht - sur lesquelles s'était déjà penché Walter Benjamin - est menée par le fabuliste auquel on doit tant de « paraboles » molussiennes.
    Que l'homme soit « sans monde » renvoie pour Anders à plusieurs niveaux d'approche : les « Hommes sans monde » sont d'une part les pauvres, les précaires et les chômeurs dans la société capitaliste, mais ce sont aussi tous les hommes en tant que par essence, ils sont « non fixés» et devant « à chaque époque, en chaque lieu, voire jour après jour » se donner un monde. La perspective historique de cette anthropologie philosophique, dont Anders rappelle ce qu'elle doit à Marx et en quoi elle s'inscrit en faux contre l'être-au-monde heideggérien, donne son style singulier à la critique andersienne et s'inscrit dans le sillage des travaux de Max Scheler et Helmuth Plessner. Enfin, la problématique de l'Homme sans monde prend un nouveau sens à l'époque du multiculturalisme, où intériorisant tant de mondes différents, l'homme n'a finalement plus de monde propre.
    À une introduction succèdent cinq «chapitres» regroupant des études consacrées à trois écrivains (Alfred Döblin, Bertolt Brecht et Hermann Broch) et deux artistes (John Heartfield et Georg Grosz). À l'exception de Heartfield, Anders a connu ces écrivains et artistes ou au moins échangé avec eux.
    Günther

  • En 1974, Günther Anders, s'adressant à des non-Juifs, entreprend à la fois de raconter et d'éclairer l'héritage qui fut le sien : fruit de plusieurs générations de Juifs allemands qui avaient cru à l'assimilation, ayant découvert son identité à travers le rejet violent de ses condisciples chrétiens, puis persécuté par le nazisme et exilé définitif, il se décrit comme l'un des « derniers Juifs » ayant regardé l'Allemagne comme leur patrie, « la langue allemande comme la langue, la musique allemande comme la musique ». Résolument sans dieu ni religion, et pourtant ne supportant pas l'idée de renoncer à sa judéité, Anders s'interroge ici sur les conséquences en lui du messianisme et sur la force morale et intellectuelle que la situation des Juifs assimilés donne à des êtres qui ont dû briser les tabous de l'orthodoxie. Cette très belle introspection, reliée à une conscience aigue de l'histoire, le conduit à examiner des thèmes aussi divers que la notion de « peuple élu », son aversion pour les icônes ou les risques du projet sioniste.
    Ce volume, constitué de plusieurs textes, comprend également une nouvelle intitulée Learsi (anagramme d'Israël), fable philosophique comme les aime Anders, dans laquelle son héros, Learsi ne parvient jamais à se faire une place dans le pays étrange de Topilie.
    Nous avons également joint en annexe des poèmes et deux lettres : l'une adressée en 1948 à son neveu qui vient de naître à Jérusalem, avec pour instruction de la lire lors de ses 15 ans, et le mettant en garde contre les possibles dérives liées à l'institution d'un État juif ; l'autre datant de 1982 et publiée alors dans la presse, adressée à la communauté juive de Vienne.

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  • Renversante et révoltante : l'indifférence de l'édition française pour un penseur, écrivain, traducteur et artiste dont l'oeuvre est sans doute mal adaptée aux tiroirs du rangement idéologique et aux canons de la distraction culturelle : Guido Ceronetti. Ce petit livre singulier sur Turin tente aussi de rappeler au lecteur hexagonal la présence d'un contemporain que Cioran avait élu au premier rang de ses admirations.
    Petits enfers de Turin : Ceronetti se penche sur la ville qui l'a vu naître, avec une distance et pourtant une familiarité qui est celle d'un chroniqueur urbaniste dont les racines ne tiennent nullement à quelques avenues ou quartiers mais sont toutes faites d'innombrables mythes, et dont la cosmogonie mêle les plaies de l'Égypte et celles de la Fiat, d'illustres boxeurs et des héros antiques, des Turinoises aux visages disgraciés par la brutalité des moeurs et de cyniques Eyrinies hantant les souterrains d'une ville livrée à la puanteur de l'air et à la discordance sociale sous toutes ses formes. Citoyen indéfectible de « Jérusathènes », le piéton de Turin qui flâne et raconte ici ne cultive pas une manie d'écrivain local : si ses regards et ses pensées sont des flèches, l'archer a toujours en visée deux cibles invisibles désormais dans ces mégapoles que l'ont dit encore civilisées : la beauté du monde et la dignité de l'âme, ce qu'il en reste à l'ère des foules administrées.
    Un portrait plein d'ironie de son père, une réflexion implacable sur le terrorisme (après l'assassinat par les Brigades rouges d'un de ses amis, journaliste de la Stampa), une visite en compagnie du maire dans un campement Tzigane ou parmi les plaies de l'hospice, une digression sur l'analyse au carbone 14 du Suaire au coeur d'une ville spirituellement dévastée, telles sont les voies qu'emprunte Guido Ceronetti pour nous faire traverser avec lui une cité mutilée et ses revenants muets.

  • Si Arthur Adamov, dont le théâtre fut salué et ardemment porté par quelques amateurs remarquables - d'Artaud à Vilar en passant par Paulhan -, fut un temps considéré comme le pair d'un Beckett ou d'un Ionesco, la pérennité de cette reconnaissance apparaît tout aussi incertaine, et à la fin tronquée, que le fut sa vie. Et, peut-être comme cette vie elle-même, confiée par on ne sait quelle Moire aux mains d'une petite poignée de fidèles. Gilles Ortlieb en fait partie.
    Une enfance choyée de « petit barine », à Bakou, emportée par les grands remuements du début du siècle :
    épidémies, guerre, révolution. Une adolescence vouée aux chambardements, à l'errance entre l'Allemagne et la Suisse, à l'effondrement d'une famille ruinée. Puis l'arrivée du jeune Arthur Adamov dans le Paris d'après-guerre et à Montparnasse où il rencontre artistes et écrivains. C'est d'ailleurs à cette époque qu'il se lie d'une amitié durable avec Roger Gilbert-Lecomte. Le coup de grâce à une éducation sentimentale cahotée sera porté par le suicide de son père. La seconde guerre, un internement au camp d'Argelès, la mort de Roger Gilbert-Lecomte, viendront par là-dessus entraver encore un peu plus son rapport au monde.
    De ce paysage dévasté va émerger une oeuvre de prose d'abord puis un théâtre dont il dira qu'il est plus celui de la « séparation » que de l'absurde : « Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer.
    Mais je suis séparé ».
    Plus tard, ce sera l'attrait de Brecht et d'un art qui s'affronte aux brutalités de la machinerie collective et de l'histoire, puis de nouveau la prose tout à tour désolée et fulgurante du journal, et malgré une sorte d'ancrage social retrouvé, le traître secours de l'alcool. Jusqu'à ce point final qu'il prendra le soin d'écrire de sa main.

  • C'est une femme, elle-même photographe, Bérenice Abott, qui aura eu l'intuition de sauvegarder le travail, à la fin colossal, d'un homme que ses contemporains goûtaient peu. Il avait justement pour vocation de voir et de capter, sensiblement, les derniers rayons d'une lumière et d'une vie, à la fois pauvre et luxueuse, qui animaient une ville au temps que la frénésie du progrès et du retour sur investissement ne l'avaient pas encore complètement bousillée. Ce qui demeure alors sous nos yeux, dans ces rues que l'on peut croire désertes, ce n'est pas seulement le détail du Paris englouti, c'est la douleur de savoir qu'il va l'être, la tendresse aussi pour un monde où l'homme n'est pas encore un étranger.

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  • La fin de bartleby

    Thierry Bouchard

    • Fario
    • 21 Février 2020

    L'écrivain B. va mourir. Le narrateur, ami de l'écrivain B., se rend à son chevet où l'attend, entre autres, l'étrangeté du personnage inventé en 1853 par l'américain Herman Melville et que tout le monde connaît, Bartleby, scribe de son état. On sait que l'énigmatique formule du copiste, « I would prefer not to », continue de hanter les esprits longtemps après son invention, sa répétition à l'envi. Au-delà de sa fonction performative et quelle qu'en soit la traduction, elle est devenue pour certains, plus qu'un miroir, comme une raison d'être. Le tour a été réussi à la perfection, qui s'accompagne d'un curieux scotome, ou de l'oubli récurrent d'un détail pourtant hautement significatif : la fin de la nouvelle et le sort funeste de Bartleby qui semblait pourtant, si l'on veut bien l'examiner, inéluctablement arrimé à sa formule.
    Ce récit-essai qui tisse la lecture de Melville et la fin d'un fictif « écrivain de la disparition », a pour objet, entre autres, la lecture, ce qu'il en reste, une réflexion sur l'écriture et ce qu'elle implique de renoncement au monde, la publication, l'édition, l'amitié littéraire, les bibliothèques, les écrivains, les rapports qu'ils entretiennent parfois entre eux, les rêves.
    Ce qui alors prend fin ici - pour renaître aussi de ses cendres ? - c'est une certaine époque de la littérature, idéale, avec ses « lecteurs pénétrants », ses affinités électives, ses bibliothèques hantées, sa mystérieuse collection de paperolles, mais aussi son autotélisme, ses manies byzantines, ses gloires plus ou moins frelatées, ses calculs, ses impasses. On verra bien où ça nous mène.

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  • À son retour d'exil, Günther Anders fait face à ce qu'il estime le plus urgent dans l'ordre des priorités : l'état du monde et la menace que représente la destructivité humaine sous les espèces de la technique et de l'atome. Mais s'il a renoncé à toute carrière universitaire, il n'en demeure pas moins tenté par les « démons de la philosophie ». Engagé dans son oeuvre d'anthropologie philosophique à l'ère technologique tout autant que dans son activité militante, il cherche néanmoins à leur faire place. À les tromper ; il leur destine des « feuilles volantes » : « Et à chaque fois qu'ils [les démons] regardent par-dessus notre épaule, il faut les prendre en notes. Alors ils deviennent supportables. Ils se laissent abuser par ces sténogrammes. » L'ouvrage, paru en 1965, se présente donc sous la forme d'un recueil d'aphorismes, ou sténogrammes, qui vont de la phrase à quelques pages, sans logique apparente dans leur classement et tous munis d'un titre. L'intérêt de l'ouvrage est d'être relativement facile d'approche, assez court, moins difficile que ses ouvrages théoriques, moins déroutant que ses autres textes littéraires.
    Le génie d'Anders consiste à prélever dans son quotidien une scène, un détail apparemment anodin, pour le relier à un fait historique ou à une tendance lourde de l'évolution de la société. Le procédé rappelle par moment les aphorismes de Nietzsche, de Lichtenberg ou encore les moralistes français du dix-septième siècle.
    Si le lecteur assidu de Anders reconnaît aisément certains de ses thèmes de prédilection et en quelque sorte y trouve leur confirmation sous une forme tantôt ludique tantôt ironique voire acerbe, pour le lecteur néophyte l'ouvrage est une introduction idéale à son oeuvre.

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